Art accessible mais illégal: du DIY au vandalisme, comment définir l’art ?

Quelle place pour cet art ?

Vers une démocratisation et une légitimation

Le street art bien qu’illégal est de plus en plus intégré à notre quotidien, toléré voir même apprécié. Après une émergence rapide aux États-Unis dans les années 1960, le street art va très vite se répandre dans le monde entier et de manière extrêmement rapide. Dès les années 1970 la ville de New-York est saturé de graffitis et différents tags. En Europe on peut dès 1968 voir en France l’apparition d’un graffiti revendicatif lié à la révolte de qui dura de mai à juin41 ou même les interventions d’artistes isolés à l’image de Zloty dès 1963. Il faudra cependant attendre les années 1980 pour que le mouvement s’ancre réellement sur les murs de nos villes et s’installe définitivement en Europe. Il ne s’est donc déroulé qu’une vingtaine d’années entre l’émergence du street art et sa déferlante, son expansion facilité par les médias de l’époque faisant des sujets sur ce nouveau phénomène. Il s’agit d’un véritable raz de marée qui s’impose à toute la population.
On peut remarquer qu’après des débuts difficiles et un accueil mitigé notamment par les municipalités et les particuliers, le street art est aujourd’hui de plus en plus accepté. Toute personne se baladant en ville est maintenant coutumière de ces dessins, de ces mots ou de ces oeuvres qu’il peut retrouver partout. On les aperçoit dans chaque ville, au bord des routes parfois même jusque dans la campagne, ils font maintenant partie intégrante du paysage urbain. On arrive également de nos jours à une génération qui n’a pas vécu l’émergence du street art mais qui l’a toujours connu. Il est alors plus simple pour eux de comprendre les codes d’une pratique artistique déjà installé et considérée comme telle, qu’ils l’apprécient ou non, qu’ils soient pour ou non. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des personnes photographiant certaines oeuvres, certains pans de murs où s’affichent de nombreux tags, des affichages, collages ou autres oeuvres dans le but d’en garder une trace, un souvenir, tout comme quelqu’un photographierait une oeuvre dans un musée ou simplement quelque chose d’inhabituel, d’insolite, qui marque leur oeil et leur esprit. Certains passants sont même à la recherche d’oeuvre de street art et certaines municipalités vont les aider à cela. En effet, preuve de la grande démocratisation du graffiti et du street art, il n’est pas rare aujourd’hui de voir des villes, des offices du tourisme ou même des organisateurs privés organiser des tours permettant de découvrir le paysage urbain local. La multiplicité de ces visites démontrent bien dans un premier temps l’intérêt du spectateur pour le street art, mais également la tolérance des autorités qui s’est installée envers les artistes. Cette ouverture n’est bien évidemment pas totale et l’appréciation de chacun est différentes suivant des critères qui lui sont propres. La plupart des riverains vont êtres capables d’apprécier une oeuvre de street art lorsque celle-ci a une portée esthétique, il est cependant beaucoup plus difficile d’imaginer un habitant apprécier que la porte de son garage, de son immeuble, ou que sa cours, son parking soient recouverts par des writers qui viennent apposer leur « blaze ». Le street art ne dérange pas tant que le support ne touche effectivement pas quelque chose qui nous appartient. La ville nettoie les murs et impasses qui sont ainsi tagués, les riverains vont également parfois repeindre ou nettoyer des graffitis apparaissant sur leurs murs en se basant seulement sur le jugement subjectif d’une personne, qui plus est est le plus souvent étrangère au monde du street art.
L’omniprésence du street art a mené à une sorte d’acceptation auprès du grand public, sans pour autant parler pour le moment de reconnaissance, et a ouvert les yeux aux municipalités qui vont maintenant parfois faire appel à des artistes urbains pour décorer des murs ou façades d’immeubles d’oeuvres gigantesques, des municipalités qui vont aujourd’hui laisser des espaces d’expression aux street artistes. Peut-on alors justement penser que l’art numérique a bénéficié également de la croissance en flèche des nouvelles technologies et outils numériques pour s’imposer un peu plus aux yeux de tous ? En effet, les nouvelles technologies et les appareils numériques ont eux aussi pris une place importante dans notre vie de tous les jours, si ce n’est indispensable. Alors que nous croisons le street art de temps à autre au détour d’une rue, nous vivons totalement avec le numérique. Il semble donc logique que, tout comme le numérique a pris place dans nos vie, l’art numérique qui en découle ai lui aussi profité de cette porte pour s’installer et devenir omniprésent. Il sort alors du cadre universitaire et de recherche où il a vu le jour dans les années 1960 pour s’imposer dans les musées, dans les festivals, dans des événements de toutes sortes. L’art numérique est plus facile à accepter pour une simple raison, il est le plus souvent légal et beaucoup plus simple à appréhender. Il va alors rapidement s’intégrer au monde de l’art, contrairement au street art qui va avoir plus de mal à quitter la rue, et les artistes vont se saisir de ces nouvelles technologies pour faire évoluer leur pratique. Alors que tout l’univers du street art peut être flou pour des spectateurs, même pour ceux qui l’apprécient, l’art numérique peut parfois prendre vie grâce à un simple ordinateur ou des outils que les spectateurs connaissent et maîtrisent parfois. L’art numérique est également plus accessible de par sa forme. En effet de nombreuses oeuvres numériques de nos jours jouent sur le principe d’interactivité entre l’homme et la machine, entre le spectateur et l’oeuvre. Ainsi même si le spectateur ne participe pas à la création de l’objet en lui même il devient tout de même acteur de l’oeuvre, il participe à son fonctionnement et au rendu de cette dernière. L’oeuvre paraît de suite plus accessible, un véritable lien se créé, le spectateur joue avec l’oeuvre et se l’approprie.
L’art numérique est également devenu un art indépendant.Bien que né de recherches et d’expérimentations quasi scientifiques, l’art numérique est sorti de sa sphère pour s’exposer au grand public sous des formes plus accessibles et se développer en lien avec d’autres formes d’art. De la photographie à la peinture en passant par le théâtre, la danse ou encore la sculpture, de nombreuses oeuvres d’art pourraient aujourd’hui être qualifiées de numériques car, consciemment ou non, elles utilisent dans leur processus de création des technologies numériques. On ne qualifie pas pour autant n’importe qu’elle oeuvre de numérique. En effet, on ne peut pas dire qu’un photographe utilisant un appareil photo numérique et retouchant ensuite ses photos à l’aide d’un ordinateur réalise une photographie ou une oeuvre numérique bien qu’il use des outils du numérique. Pour qu’une oeuvre soit numérique il faut que cet outil soit au centre de la création, comme un fil conducteur, qu’elle soit essentielle à la compréhension et à la réflexion autour de l’oeuvre. Le fait que l’art numérique touche ainsi à plusieurs autres formes artistiques le rend tout de suite plus accessible. Un spectateur se trouvant face à une oeuvre numérique pourra ainsi retrouver des codes qu’il connaît déjà, l’oeuvre ne lui sera pas totalement inconnue. On retrouve ainsi de multiples exemples en danse. De nombreux spectacles sont aujourd’hui pensés en terme d’interactivité entre le danseur et des écrans numériques, des projections, du mapping. Cette performance reste avant tout une chorégraphie comme le spectateur la connaît mais augmentée, le corps et le mouvement sont mis en valeurs grâce aux outils numériques. Le spectateur peut de cette manière mieux appréhender les oeuvres numériques car liées à des arts qu’il connaît déjà. Quelle place alors pour ces arts dans le champs de l’art contemporain auquel il se mêlent de plus en plus ? Ces arts qui étaient à l’origine hors du système s’avèrent au final s’y intégrer de plus en plus. Ainsi dans l’ouvrage Underground doesn’t exist anymore, l’artiste André42 déclare : « Disons que l’underground à tout prix de veut plus rien dire. »43 Ceux qui étaient les outsiders de l’art sont maintenant acceptés et s’adaptent à ces nouveaux cadres qui se présentent à eux.

Rues ou Musées ? L’importance du lieu

Au street art est lié un élément clé : la ville. Le mouvement se développe au coeur de celles-ci, dans leurs rues, sur leurs bâtiments et leurs transports en commun, dans de discrètes ruelles ou sur de grandes façades d’immeubles mais avec cette démocratisation dont nous parlions dans la partie précédente, une question se pose : le street art a-t-il sa place dans les musées ? En effet, la rue joue un rôle central dans la culture du street art mais également dans la vie urbaine en général. C’est un lieu de vie, de rencontre mais également de débat qui est chargé de symbolique. Si la ville est le support de l’activité humaine, ses rues sont l’espace de l’expression de cette activité. En effet chaque habitant se sert plus ou moins des rues. Que ce soit simplement une question de déplacement en tant que piéton, cycliste ou automobiliste, que ce soit en tant que touriste flânant à la recherche de découvertes ou même en tant qu’élu municipal devant gérer les rues ou qu’un commerçant qui participe à l’image de celles-ci, les rues sont à usages multiples. C’est un espace central de la vie en collectivité qu’il faut valoriser, qui est même parfois sacralisé. L’exemple le plus évident est celui d’Athènes, considéré comme la première citée à fonctionner sous le système d’une démocratie directe dans laquelle la rue et la place publique plus largement ont une place centrale. Il s’agit de l’agora qui est un espace extérieur dans la ville qui constitue le centre de la vie public. Lieu de marché, lieu de commerce mais également lieu des affaires de la cité, tous les débats citoyens et les réunions entre citoyens libres avaient donc lieux sur cette place. Dès les débuts de la démocratie, le peuple s’exprime donc dans la rue. Le terme « agora » s’est aujourd’hui élargi et peut également désigner un espace piétonnier ouvert ou même un espace de discussion réel ou virtuel. Cependant, beaucoup pensent que l’utilité première de la rue en tant qu’espace de rencontre publique se perd de plus en plus, les rues ne sont plus pensées comme des lieux de vie mais simplement des axes de circulations, le plus souvent pensées pour les voitures et les différents transports ou chacun devient anonyme. De même dans les centres de grandes villes où, bien que piéton, les espaces publics semblent seulement répondre à des critères de consommation à l’image des magasins qui occupent la majorité des rez-de-chaussée.
C’est ce que cherchent à modifier la plupart des artistes urbains. Pour eux, la ville est et reste un espace public populaire, un espace de vie, de partage qui doit revenir au peuple. Mais au delà de ces usages déjà connus, ils cherchent à lui donner une nouvelle dimension. La rue prend des formes multiples et répond à de nombreuses fonctions spécifiques pour un individu ou un groupe. Au milieu de ces usages, les artistes vont tenter de donner une nouvelle dimension à cet espace public, d’offrir aux passants un nouveau regard, une nouvelle perception de ce qui les entoure. Ils vont ainsi avec leurs oeuvres offrir un peu de poésie ou de beauté à des espaces souvent ternes, pensés pour le pratique, l’utile mais non pour le plaisir. Les artistes vont également s’approprier l’espace public comme lieu de contestation. Nous évoquions Mai 1968 et la révolte qui gagne la France, avec elle les murs se parent de tags revendicatif et d’affiches. Ces jeunes utilisaient les murs pour faire valoir leurs droits, certains street artistes vont encore aujourd’hui utiliser ces murs pour contester et dénoncer. Dans des rues pensées principalement comme lieux de passage et de commerce, ils entendent faire de nouveau entendre leurs voix, comme à l’époque Athénienne lorsque les discussions propres à la citée avaient lieu dans la rue et avec le peuple. Yvan Tessier dresse dans son ouvrage Les murs révoltés une liste de thèmes récurrents parmi lesquels « l’argent roi », « l’exclusion sociale », « le tout-consommer », « le règne des écrans » ou encore « la planète en danger ». Pour Yvan Tessier : «… le street art est forcément un art politique. Il s’apparenterait même à un acte subversif, à une révolte contre la fabrique de la ville, contre son quadrillage par la publicité, la signalétique, la surveillance ou la propriété privée. »

Un art accessible à tous, l’opportunité numérique

Le street art est donc un art populaire, un art avant tout de la rue qui se veut accessible à tous. En s’affichant dans les rues ainsi, le public cherche un autre public que celui qu’on peut croiser dans les galeries, un public éminemment plus large. La rue permet de toucher consciemment ou non un public lambda, monsieur ou madame tout le monde qui va au boulot, un enfant qui se promène et ce de toutes les classes sociales. L’accessibilité et la liberté au centre de la pratique, quitte à risquer de se faire arrêter ou de voir son oeuvre disparaître au bout de quelques heures. Bien qu’à l’époque déjà, certains tentaient de garder une trace. C’est le cas dès le début du XVIIIème siècle comme le relève Johannes Stahl. Il nous parle d’un certain Hurlo Thrumbo qui a collectionné de nombreux graffitis trouvés dans les toilettes pour en faire un recueil qu’il publie en 1731. Nous sommes bien loin des oeuvres actuelles et des techniques de nos jours mais son travail de collectionneur se rapproche de ce que nous pouvons voir de actuellement. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que l’homme publie cet ouvrage sous un pseudonyme afin de conserver son anonymat comme nos artistes actuels. Il n’avait à l’origine qu’un seul but « faire passer ces « inscriptions » à la postérité : « handing them to Posterity »»53. Cela est devenu de aujourd’hui beaucoup plus courant et plus facile. Tout d’abord grâce à l’invention de l’appareil photographique. Mieux que de garder une trace de l’oeuvre, il permet de garder une image, une représentation précise de l’oeuvre à un instant T.
En France, un artiste va utiliser ainsi cette technologie afin de documenter la ville mais également l’art urbain et ses prémisses à Paris. Il s’agit de Brassaï. L’homme d’origine hongroise arrive à Paris en 1903 alors qu’il n’a que 4 ans. Il partira par la suite étudier à Budapest, puis à Berlin avant de revenir en 1924 à Paris. Une ville qui le fascine. L’homme est connu pour son travail en tant que journaliste et surtout de photographe. En effet il capture comme personne la vie parisienne de l’époque. Il multiplie les casquettes étant également peintre, sculpteur et dessinateur, il côtoie de grands artistes tel que Pablo Picasso, Salvador Dalí ou encore Alberto Giacometti. Brassaï est ce citoyen lambda, qui se balade et erre dans les rues, la nuit, sans but mais avec un objectif : traduire avec des images ce qui fait la ville, ce qui fait son charme, ce qui l’interpelle. Et avec ce travail de découverte de la ville, il va être l’un des premiers à photographier et collecter les traces laissés par des artistes au coeur de la ville. Il permet ainsi à ces oeuvres de vivre un peu plus longtemps à travers ses clichés. Il s’agit pour l’époque de dessins, de gravures et gribouillages qui sont bien loin des graffitis, tags et autres oeuvres que nous pouvons voir aujourd’hui.

L’appropriation d’espaces

Des espaces publics

Le street art ainsi que l’art numérique prennent leurs sources dans des espaces semblant au premier abord totalement opposés. Outre l’enjeu d’un art se développant dans les musées ou non, c’est sur un autre plan que les deux mouvements s’opposent. L’un se développe dans un espace réel et physique, constitué des villes et de leurs rues, alors que l’autre se développe dans un espace virtuel, celui du web et du numérique. Ces deux espaces se pensent sur deux plans parallèles, que l’ont pourrait imaginer reliés par les écrans qui ont envahis notre quotidien. Nous reviendrons plus tard sur ces notions de virtuel et de réel pour nous consacrer dans un premier temps sur un aspect commun à ces deux espaces. Bien que non liés, ces deux espaces sont des espaces publics, des espaces de passages, de rassemblement qui sont à l’usage de tous.
Pour beaucoup il est difficile de concevoir le web comme un véritable espace public au même titre qu’une place ou qu’une rue. Pourtant il s’agit d’un véritable territoire sur lequel se retrouvent des internautes du monde entier qui interagissent entre eux. Bien qu’ils ne soient pas présents physiquement sur place, ils font transiter de nombreuses informations et données sur différents sites, que ce soit sur des forums ou sur des réseaux sociaux. On pourrait alors comparer un site à une ville, dans laquelle se rend volontairement un internaute afin de trouver d’autres utilisateurs, de discuter ou de se divertir, chaque site serait une ville avec un sujet propre disposant de ses propres règles et de son propre langage. Une différence majeure est le corps, présent physiquement dans nos rues il disparaît dans cet espace virtuel. Cependant, que nous parlions de street art ou de net art l’organe visé reste principalement l’oeil, le regard, qu’il visualise directement l’oeuvre ou à travers un écran. Outre la communication entre internautes qui utilisent les langues que nous connaissons, ce sont les machines qui doivent communiquer entre elles afin de permettre à cet espace de fonctionner. On parle alors d’un protocole. Dans le langage courant, le protocole désigne un ensemble de conventions encadrant et facilitant une communication, un ensemble de règles donc qui régissent également le langage informatique :
En informatique, un protocole est « un langage qui régule les flux, dirige les réseaux, code les relations et connectes les formes actives » selon la définition d’Alexander Galloway, professeur au département des médias de l’université de New-York. Le protocole d’Internet a été créé et ajuste en peu de temps, au milieu des années soixante-dix, sur le Côte Ouest des États-Unis.
La place de l’internaute est d’ailleurs bien singulière dans cet espace virtuel. En effet, dans cet espace public l’internaute est au centre, tout ce qui l’entoure, son réseau, est sélectionné par ses soins et selon ses envies et ses besoins. Il se créé en quelques sortes son espace public au sein d’un espace beaucoup plus vaste, il s’approprie et modèle cet espace selon l’usage qu’il veut en avoir. On pourrait alors penser que cet espace qui se façonne correspond à une sphère privée au sein de cet espace public, cependant la limité entre le privé et le public est très mince sur le net. On peut d’ailleurs remarqué à travers de nombreux réseaux sociaux que chaque post sur internet est par défaut considéré comme public. Que ce soit sur Facebook, Twitter ou encore Instagram, il faut modifier ses paramètres une fois inscrit pour basculer vers un profil privé et fermer cette sphère. C’est donc un nouveau territoire qu’il faut cerner. Cet espace virtuel est d’ailleurs considéré comme tel par les différentes institutions, les forces armées françaises ne parlent d’ailleurs pas d’internet mais de cyberespace, un nom rendant bien compte de la notion de territoire numérique et virtuel qui s’offre à nous. Mais cet espace virtuel semble infini et il est dur de le gérer. Chaque pays légifère sur internet, condamnant certains comportements, certains propos notamment lorsque cela touche au respect de la vie privée, aux menaces ou aux incitations à la haine. Cependant la parole sur le net est difficile à contrôler car, si cet espace ouvert permet à chacun de proposer des oeuvres, des idées, etc. il permet également au quidam de s’exprimer à sa guise et ce de manière anonyme s’il le souhaite. Tout comme les street artistes se servant de « blaze » et oeuvrant anonymement pour éviter de possibles poursuites, les internautes peuvent eux aussi se retrancher derrière un pseudonyme et un avatar pour profiter pleinement des libertés offertes par cet espace virtuel et éviter de se confronter aux lois en vigueurs.
Face à cet espace virtuel donc, un autre espace public réel et physique, celui que nous côtoyons tous les jours. Alors que le street art s’est développé dans les rues, il s’est évidemment retrouvé confronté à de nombreuses lois et règles régissant l’espace public.
Nous parlions précédemment de la rue et de l’importance qu’elle a pour les street artistes mais contrairement à l’espace numérique, ils font ici face à un espace bien rôdé et contrôlé régit par de nombreuses règles et ce depuis de nombreuses années. C’est plus particulièrement le droit de propriété qui est en jeu dans le cadre de l’art urbain. Il s’agit du droit légal qu’à une personne à disposer comme elle le souhaite d’un bien corporel ou incorporel lui appartenant. Dans notre cas précis, il s’agit des murs et immeubles pouvant accueillir les oeuvres. L’illégalité d’une oeuvre repose principalement sur l’absence d’un accord entre l’artiste et le propriétaire du support qu’il va utiliser, cela peut être un particulier comme une institution publique ou une société. Avec la popularité grandissante, de nombreuses villes vont rapidement créer de nouvelles lois et instaurer une lutte anti-graffiti. A New-York par exemple, dès les années 1970 la Metropolitan Transporation Authority prend la décision de renforcer l’accès aux rames de métro, de nettoyer systématiquement et rapidement les métros peints pour forcer les graffeurs à trouver d’autres endroits où apposer leurs signatures. En France, c’est dans les années 1980 que le combat commence vraiment engagé par la ville de Paris, qui s’équipe de machines à pression pour nettoyer les graffitis et commence à déposer des plaintes dès que le mobilier de la ville est tagué, tout comme la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP). La répression se fait également sous d’autres formes, que ce soit de l’encadrement de la vente du matériel nécessaire aux graffeurs à la vidéosurveillance, on cherche à faire fuir les graffeurs. Les artistes qui revendiquent le côté illégal de leur pratique sont donc obligés de reconquérir les rues en contournant toutes ces contraintes, la rue est un espace public d’expression du peuple et pour le peuple dont ils font partis. Alors qu’ils se retrouvent souvent bridés dans leur pratique, ils vont fréquemment s’engager et cela passe parfois dans leur pratique.

Faire pont entre réel et virtuel

Ces deux espaces qui donc s’opposent peuvent cependant parfois se rencontrer le temps d’un instant. Si je parle d’instant et donc de temps, c’est que la terminologie que nous utilisons dans ce texte est assez récente. En effet, c’est depuis les années 1990 que le terme de virtuel en référence à un ordinateur ou à internet désigne tout ce qui se passe dans l’espace numérique par opposition au monde physique. Avant cela, la définition usuelle de virtuel provenait de la scolastique du Moyen Âge, alors on qualifiait de virtuelle une chose qui n’a pas d’existence actuelle. C’est à cette définition que se réfèrent des philosophes tels que Pierre Lévy ou Gilles Deleuze lorsqu’ils évoquent le virtuel. Le virtuel s’oppose donc à l’actuel et non au réel. L’actuel est ce qui existe déjà dans le concret, le virtuel est dans un état potentiel susceptible de changer, de s’actualiser sans que cela soit prédéterminé. On retrouve ainsi ces deux espaces dans une approche plus complexe que celle utilisée en informatique et dans le domaine numérique qui apporte cependant une notion importante. En opposant le virtuel à l’actuel, on met le doigt sur l’aspect éphémère et changeant du virtuel. L’actuel est et existe, le réel quand à lui est opposé au possible qui n’est pas encore mais va se réaliser de manière certaine. Ainsi seul le virtuel à la possibilité d’évoluer, de s’actualiser. Nous sommes dans ce cas à l’exact opposé du virtuel tel que défini dans la numérique. En effet, bien que changeant lui aussi les outils l’entourant et la politique de collections de données et de Big DATA permettent de garder une trace de tout ce qui s’y passe, le virtuel s’approche ainsi un peu plus de l’actuel en s’ancrant dans le temps mais dans son propre espace.
Pour la suite de cette réflexion nous garderons donc la définition du virtuel lié au numérique. Comment le numérique peut-il lier ces deux espaces ? Le premier constat est que ce réel s’inscrit de plus en plus dans l’espace virtuel. En effet internet n’est pas un espace hermétique, chaque utilisateur l’utilise comme il le souhaite et loin des jeux vidéos et autres, les principaux usages du web sont principalement liés au monde réel. En effet, la plupart des internautes vont utiliser cet espace pour trouver des informations pratiques, des actualités sur le monde qui les entoure. Ils vont également pour la plupart se servir des réseaux sociaux qui ont un but principal : exposer sa vie. Ils cherchent à exposer leur monde réel65 à travers différents post, différentes photos. Seul l’outil de communication semble virtuel. Pour des artistes le web sert également de simple médium afin d’exposer son travail, nous y reviendrons plus tard. Évidemment, certains artistes vont penser des oeuvres de manière à lier totalement ces deux espaces. De nombreuses oeuvres dites numériques ne sont pas présentes que dans un espace virtuel mais bien physiquement lors d’expositions, de festivals ou autres événement. L’un des points récurrents dans la création d’oeuvres numériques est d’ailleurs l’interactivité. De cette manière, un lien se créé entre l’humain et la machine, entre le réel et le virtuel par le biais de l’art, le temps d’un instant. Alors que nous disions que le réel s’inscrit plus facilement dans le virtuel, lorsque nous entrons dans le champs de l’art c’est l’inverse qui tend à se produire. Ici donc, une installation numérique prend place dans l’espace réel. Il est souvent plus intéressant de voir le virtuel s’installer dans le réel et dans notre cas, de prendre possession de nos rues. C’est ce que vont faire de nombreux artistes en reprenant des codes visuels, des symboles de cet espace virtuel pour les exposer et les faire résonner dans notre espace réel. Alors que nous connaissions l’immersion comme expérience de plonger un spectateur physique dans un espace virtuel, ici les rôles s’inversent et le virtuel s’installe dans l’espace physique du spectateur.

Jouer des espaces

Face à ces espaces régis par de nombreuses règles, c’est un véritable jeu qui se met en place pour certains artistes afin d’occuper et de revendiquer ces espaces. Le terme de jeu peut ici référer à plusieurs aspects liés à la pratique du street art. Dans un premier temps Nous pouvons évoquer le sens premier du jeu, le jeu pour se divertir. Il est évident que l’artiste, bien qu’engagé, prend avant tout la création comme un défi, un jeu qu’il doit gagner. Il existe d’ailleurs une concurrence entre les artistes. Les graffeurs et les tagueurs cherchent à apposer leur « blaze » partout en ville, celui qui sera le plus présent et le plus visible pourra se targuer d’avoir pris le dessus sur ses concurrents. Mais ils ont également un autre moyen de surpasser les autres. En effet, dans les codes du street art, il existe comme un système de notation implicite lié à l’emplacement où est posé une oeuvre. Une oeuvre présente sur un simple mur en ville sera toujours moins impressionnante qu’un graffiti réalisé en haut d’un immeuble ou sur les wagons d’un train. C’est la prise de risque qui est prise en compte, quelle soit physique ou judiciaire, dans l’appréciation du lieu d’une oeuvre. Les artistes vont également beaucoup se jouer des configurations de la ville. Chaque espace est différent et revêt plusieurs particularités. L’artiste ne créé pas une oeuvre au hasard mais la réfléchit pour un lieu particulier. Miss.tic déclarait d’ailleurs : « j’ai continué à choisir mes lieux exactement de la même façon. C’est-à-dire de manière complètement subjective, pour la couleur du mur, la façon dont la  lumière s’y accroche, ou parce que j’ai un ami qui habite à côté… » et en effet, chaque aspect d’un mur, une simple tache ou une fissure peut suffire à faire émerger une idée, qui donnera par la suite naissance à une oeuvre. L’artiste joue avec les particularités de la ville. L’idée de jeu peut même revêtir d’autres dimensions si nous laissons de côté la notion d’espace. Comme dit précédemment l’illégalité du street art pousse les artistes à fuir les forces de l’ordre, il s’agit d’un jeu du chat et la souris entre autorité et pratiquants. De même, ces derniers se camouflent donc pour pratiquer, certains vont même jusqu’à se déguiser, jouer un autre personnage lors de leurs interventions comme par exemple Princesse Hijab. Dans le documentaire de Benjamin Cantu et Anne Burger pour Arte Street Art, la rébellion éphémère (France, 2010, 52 minutes) elle nous dit que : « Princesse Hijab [elle] a deux personnalités, y a le Yin et le Yang. Le jour elle est pure, elle est timide, elle est réservée, et la nuit elle se transforme, elle devient radicale, impartiale, sans compromis. »
Mais c’est bien ici l’idée de jeu avec les différents espaces publics qui nous intéressent et a manière dont les artistes le revendiquent et l’investissent. Pour cela nous allons commencer par évoquer l’un des plus célèbres street artistes français connu sous le nom de Invader. Son nom et sa pratique le place déjà à la limite du numérique et du street art. Cet artiste français appose des mosaïques dans le monde entier depuis plus de 20 ans. A l’instar de Banksy que nous évoquions lorsque nous traitions de l’anonymat, l’identité de Invader reste totalement inconnue à ce jour. L’artiste apparaît toujours sous un masque représentant un visage pixelisé. Le jeu est omniprésent dans son travail, en effet son « blaze » est avant tout une référence au jeu vidéo Space Invaders. Il s’agit d’un jeu d’arcade sorti en 1978, sûrement l’un des premiers de type shoot them all qui influencera ensuite de nombreux autres développeurs. Il reprend dans son travail à la fois l’esthétique du jeu mais également l’idée centrale de celui-ci. Ses mosaïques prennent la forme de ces aliens pixélisés qui descendent le long de l’écran et que le joueur doit pulvériser.
En plus donc de s’inspirer de l’aspect visuel de ce jeu qui influence toute son oeuvre, il en reprend également le principe. Alors que le joueur doit à l’origine empêcher ces envahisseurs de l’espace d’arriver au bas de l’écran et donc sur terre, lui va venir au contraire les aider dans leur invasion. Ainsi il va ancrer dans notre monde réel ces envahisseur et ce dans le monde entier, il est possible de retrouver une carte recensant de nombreuses mosaïques mais également de nombreux passants qui s’amusent à chercher ses oeuvres dans leur ville. Mais Invader va encore plus loin dans son invasion. En effet il ne se limite pas aux rues, il a ainsi apposer des envahisseurs sous l’eau ou même une mosaïque qui a été envoyé dans l’espace. Il est aujourd’hui représenté par une galerie et propose également des peintures, des stickers ou des expositions afin d’occuper tout le terrain. Un artiste qui est donc très influencé par le numérique, à tel point qu’il est élu en 2011 Artiste contemporain français le plus présent sur le net lors de la première édition de Grand Prix de l’e-Réputation. L’artiste va d’ailleurs intégrer à sa pratique en 2008 un élément électronique récurent dans des travaux artistiques : le QR code. Toujours sous la forme de mosaïques, il les personnalise en y intégrant ses personnages habituels. Le code une fois scanné à l’aide d’un smartphone affiche sur l’écran de l’utilisateur « this is an invasion ». Invader continue donc son jeu de conquête, à la fois virtuel et réel.

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Table des matières

Remerciements
Sommaire
Introduction
Chapitre 1 : l’importance du lieu
A.Le croisement de deux contre-cultures aux problématiques communes
1.Street Art et Art Numérique, deux parcours hors institutions
2.Droit d’auteur et anonymat, suivi et reconnaissance des oeuvres
3.Art accessible mais illégal: du DIY au vandalisme, comment définir l’art ?
B. Quelle place pour cet art ?
1.Vers une démocratisation et une légitimation
2.Rues ou musées ? L’importance du lieu
3.Un art accessible à tous, l’opportunité numérique
C.La réappropriation d’espaces
1.Faire pont entre réel et virtuel : Maps & Are you human ?, Aram Bartholl
2.Des espaces publics : Street Ghosts, Paolo Cirio
3.Jouer des espaces : 50 square meters of public space, Epos 257
Chapitre 2 : l’opportunité numérique
A.Le web comme support
1.Un nouveau média de diffusion
2.Penser la rue pour le web
3.Pirater et détourner le réel
B.De nouveaux outils de création
1.Le GPS : Cartographier et détourner
2.Le QR code : Information et autres usages
3.Le GIF : animer ses oeuvres
4.L’impact de la culture numérique
C. Quel futur pour le numérique au sein du street art ?
1.Le numérique comme porte vers l’institutionnalisation du street art ?
2.Les nouvelles technologies au coeur de nouvelles pratiques
3.Une hybridation acceptable ?
Chapitre 3 : pratique
A. Une pratique sur le fil
1.Collecter, cartographier et partager
2.Art, vandalisme ou archivage ?
3.Rendre visible l’invisible
B. Laisser une trace
1.Après l’oeuvre, quel souvenir ?
2.Creuser les murs, une archéologie
3.L’oeuvre à travers différentes strates
Conclusion
Bibliographie
Index lexical
Index des illustrations
Annexes
Table des matières

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