Approche théorique et pratique de l’intégration urgence – développement dans les interventions de triangle g h en rca

Un positionnement original

En 2007, une stabilisation relative du contexte sécuritaire de la Vakaga, dans le sillage des accords de paix de Birao, permet au dispositif humanitaire de s’enclencher dans une certaine mesure. En effet, l’apparition d’une coordination humanitaire, et l’organisation de vols UNHAS entre Birao et Bangui par les Nations Unies, ouvrent une fenêtre d’opportunité pour les ONG internationales. Avant cette date, la Vakaga était, du fait de sa marginalisation au sein de la RCA, totalement « oubliée » du monde de l’assistance humanitaire . Les difficultés logistiques, puis sécuritaires de la zone, combinées à la faible densité démographique, avaient pendant longtemps dissuadé les bailleurs internationaux et les ONG d’y travailler. Cette configuration nouvelle a donc permis à Triangle G H et au Comité d’Aide Médicale (CAM) à s’implanter dans la Vakaga, où jusqu’alors seul MSF-Hollande était présent. L’initiative de Triangle G H de travailler dans la région provient de sa présence au Darfour, où l’organisation est présente – et notamment dans les localités de Bindizi et d’Um Dukhun – depuis 2005 : « On a vu les réfugiés centrafricains arriver à Um Dukhun, et l’idée d’aller bosser en Centraf’ est venue d’ici ».
Il faut préciser le caractère à la fois dramatique et particulier de la situation humanitaire de la zone à cette époque. En effet, la Vakaga cumule des caractéristiques de sous-développement profond, auxquelles s’est ajoutée une situation d’urgence chronique sur un territoire immense et paradoxalement très peu peuplé. En effet, la coupure de la zone du reste du pays, combinée au nombre restreint d’initiatives de développement depuis l’indépendance, est à l’origine de la vulnérabilité extrême des populations. Au niveau agricole, le constat en 2005 est le suivant.
La fertilité des sols permet, en l’absence de conflits et à condition que la pluviométrie affiche des niveaux normaux, une « auto-suffisance alimentaire locale » . Néanmoins, les faibles capacités techniques des agriculteurs de la Vakaga ne permettent pas de générer des surplus conséquents, laissant peu de marge de manœuvre aux populations face aux chocs exogènes en termes de sécurité alimentaire. De ce fait, les populations rurales sont extrêmement vulnérables aux déplacements occasionnés par les conflits : « quand une population se déplace dans le village d’à côté, le village d’à côté il est déjà en train de crever de faim, donc ils n’ont pas non plus la capacité à les aider. De manière globale, les agriculteurs ne sont pas très bons techniquement, donc ils ont pas des réserves ». L’accès à l’eau est l’une des principales contraintes que rencontrent les habitants de la Vakaga . En 2005, si la plupart des communes disposait au moins d’un forage – souvent non fonctionnel, en raison de pannes et de l’absence d’outil de maintenance, l’eau produite n’était nulle part considérée comme « potable » selon les standards humanitaires . Sa consommation entraîne de nombreuses maladies parmi la population. Sur le plan de l’éducation, la désertion de la Préfecture par les fonctionnaires, liée aux difficultés d’accès, au non-paiement des salaires par l’Etat, et à l’abandon général de la région par le gouvernement central, a pour conséquence un taux de scolarisation très faible.
Face à ces constats, Triangle G H a ciblé ses interventions en Vakaga sur trois axes, correspondant par ailleurs à ses corps de métiers : l’accès à l’eau, l’hygiène et à l’aissanissement – secteur WASH –, l’accès à l’éducation et à la sécurité alimentaire. Une assistance aux réfugiés soudanais du camp de Sam Ouandja, grâce à des financements du HCR, a également été mise en œuvre. Il convient néanmoins de souligner les particularités de l’action de Triangle G H jusqu’à 2009.
Bien que perçu par le biais de sources limitées, le mode d’intervention de Triangle G H en Vakaga semble sur certains aspects être en adéquation avec le contexte que nous nous sommes attaché à décrire. Tout d’abord, la simple présence d’une organisation internationale dans cette zone désertée et atypique, rendue possible par un certain lobbying auprès des bailleurs de fonds, constitue du point de vue de Triangle G H un positionnement en soi. Les données recueillies lors de l’entretien avec Félicie Chevallier semblent confirmer le paradoxe souligné par Louisa Lombard. En effet, la mobilisation de l’Etat centrafricain en Vakaga grâce à l’intervention de Triangle G H apparaît comme un événement symboliquement fort pour la région, dont les multiples conflits expriment notamment un désir d’État. Et paradoxalement, la volonté d’autonomie liée au caractère non-centralisé et diffus du paradigme politique en Vakaga paraît trouver un écho dans l’efficacité de la mobilisation communautaire et du travail en partenariat avec des comités locaux. Par ailleurs, la volonté de fournir une assistance d’urgence et d’agir sur le long-terme, qui était celle de Triangle G H jusqu’en 2009, démontre une certaine adaptation à un contexte difficilement lisible au travers du prisme « classique »du continuum urgence – développement.
En 2009, un petit groupe armé venu du Soudan pille les locaux de plusieurs ONG présentes à Birao, dont Triangle G H. Deux personnels expatriés de l’organisation sont pris en otage, et ne seront libérés qu’en mars 2010. Cet événement marque l’échec des forces internationales présentes dans la Vakaga, point de vue soutenu par Ivan Deret, alors chargé de programmes à Triangle G H, dans un article intitulé « L’intervention militaire internationale en le nord-est centrafricain : chronique d’un échec consommé » . Au délà d’un échec opérationnel, le mandat politique de l’EUFOR, puis de la MINURCAT, est intrinséquement biaisé puisqu’il place l’État de droit comme horizon indépassable d’une stabilisation de la situation, sans pour autant assurer une prise avec le fait politique local : « L’incapacité des initiatives internationales de consolidation de la paix à engager un dialogue avec la politique vernaculaire implique qu’elles soutiennent souvent un statu quo inéquitable » . À partir de là, Triangle G H maintient sa présence dans la Vakaga, mais sans expatriés et selon un mode de management « remote control ». Parallèlement, ce désengagement partiel pousse l’organisation à se déployer dans d’autres régions de la République Centrafricaine, telles que la Ouaka.

Du déploiement dans la Ouaka à la mise en œuvre de programmes d’urgence « classiques » dans le contexte de la crise politico-militaire.

La période 2010-2011 est marquée par des affrontements violents dans la Vakaga entre l’UFDR et la CPJP. Fonctionnant désormais en « remote control » dans la Vakaga, grâce à des staffs locaux historiques et aux partenariats tissés dans le cadre des interventions, Triangle G H a cherché à déployer ses interventions dans la Préfecture de la Ouaka, au centre du pays . Il s’agit dans cette partie de décrire de façon parallèle l’évolution du contexte et de son influence sur les actions et la logique d’intervention de Triangle G H, allant du développement à l’urgence.

L’ambition d’une approche intégrée et pluri-annuelle dans la Ouaka

La volonté de Triangle G H de s’implanter dans la Préfecture de la Ouaka s’est concrétisée début 2010, date à laquelle les premières évaluations ont été réalisées. À l’époque, le contexte reste particulièrement tendu dans tout le nord du pays, avec un total de 192 092 déplacés internes en juin 2010 . Le choix de la Ouaka est donc subordonné à deux éléments : le transfert du camp de réfugiés soudanais de Sam Ouandja, dans lequel opérait Triangle G H, vers Pladama Ouaka, à proximité et Bambari ; et plus globalement la volonté de Triangle G H de développer des projets sur le long terme dans une zone moins volatile que la Vakaga.
Située au centre du pays, cette préfecture présente des niveaux de sous-développement qui se rapprochent de ceux du reste du pays, mais subit moins qu’ailleurs les conflits entre différentes factions rebelles, éleveurs et armée régulière . Ce degré de stabilité relatif s’exprime aussi par la parution du document de stratégie pays et du programme indicatif national de la Communauté Européenne pour la RCA sur la période 2008 – 2013.Le 10e Fond Européen de Développement – FED – prévoit ainsi 143 millions d’euros destinés à financer l’aide multisectorielle au développement sur 5 ans. Bien qu’il mentionne succinctement les troubles sécuritaires du nord de la RCA, le document parle d’une « situation post-conflit » et justifie la reprise de l’aide par un retour de la « paix civile ».
Dans le cadre de ce FED, plusieurs appels à propositions destinés aux ONG humanitaires ont été lancés. En 2010, Triangle G H dépose trois propositions, et obtient ainsi des financements pour travailler auprès des populations rurales des axes Bambari – Kouango et Bambari – Bakala dans les domaines de la sécurité alimentaire, de l’éducation et du WASH. Un diagnostic multisectoriel mené conjointement par Triangle G H, Aide Médicale Internationale , la Direction Générale de l’Hydraulique et l’ONG Nourrir a permis de dresser le constat suivant sur la situation sur les axes. Le délabrement avancé des infrastructures routières, problème généralisable à l’ensemble de la RCA, réduit l’accès des populations rurales aux marchés de Bambari, pourtant bien approvisionnés à des prix inférieurs à la moyenne du pays. Sur le plan de la sécurité alimentaire, les populations rurales des axes Bambari – Kouango et Bambari – Bakala ne génèrent pas de revenus suffisants pour subvenir à leurs besoins de base, ce qui suscite des stratégies négatives de survie telles que la consommation d’aliments à valeur nutritive limitée – le manioc par exemple. Sur le plan de l’éducation, la Ouaka est marquée par l’un des taux de scolarisation les plus bas du pays, avec seulement 15 à 30% des enfants scolarisés en fonction des localités. Cela s’explique notamment par un système institutionnel et gestionnaire défaillant, reposant principalement sur des maîtres-parents, qui assurent une présence tout aussi irrégulière que les frais d’écolages qu’ils touchent. Enfin, dans le secteur WASH, seulement 30% de la population de 22 villages ciblés a accès à l’eau potable, et 8,8% à des infrastructures sanitaires améliorées. À travers ces trois projets , l’approche de Triangle G H se veut donc intégrée.

De l’irruption de la crise politico-militaire à l’apparition d’un nouveau contexte d’intervention

La crise politico-militaire qui a commencé fin 2012 et qui continue de régner aujourd’hui a eu des conséquences humanitaires conséquentes et, a fortiori, a fortement joué sur la logique d’intervention de Triangle G H en RCA. Si, au fil de cette crise, la RCA est bien passée d’un statut de pays oublié à celui de théâtre humanitaire majeur , il est nécessaire de souligner que le conflit actuel n’est pas sans précédents. L’étendue du conflit ainsi que le niveau de détérioration des relations communautaires est certes inédit dans l’histoire de la RCA, mais la séquence d’événements ayant mené à la crise s’ancre dans des années d’instabilité politique.
Plus concrètement, la rébellion de la coalition Séléka doit être appréhendée à la lumière de la situation politique de la Vakaga et plus globalment de toutes les préfectures septentrionales de la RCA, empreinte d’années de marginalisation, de non-développement et de conflits.
Constituée en août 2012 , la Séléka est une coalition de circonstance, regroupant des groupes armés rebelles de la Vakaga tels que l’UFDR de Michel Djotodia, la CPJP de Nourredine Adam et de la Convention des Patriotes du Salut de Kodro (CPSK) de MohamedMoussa Dhaffane, ainsi que de probables éléments armés tchadiens et soudanais. Ce groupe rebelle recomposé est mû par des griefs déjà évoqués : revendication d’une meilleure prise en compte du nord-est du pays et des populations musulmanes par l’État central – combinée à une réthorique autonomiste, vélléités de contrôle des ressources naturelles, leadership assuré par des personnalités bien ancrées dans la vie politique centrafricaine . Cette dernière caractéristique est notamment importante pour comprendre la relative absence d’une chaîne de commandement entre les dirigeants et les éléments armés. Ainsi, la Séléka entame fin 2012 une marche en direction de Bangui, qui s’accompagne de nombreuses exactions perpetrées par des miliciens, de religion musulmane pour la plupart, contre des populations souvent chrétiennes. La coalition avance jusqu’à Damara, à 70 km de Bangui, et signe avec le président François Bozizé les accords de Libreville en janvier 2013. Ces derniers prévoient un cessez-le-feu, la mise en place d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections législatives anticipées . Néanmoins, ils sont rejetés par une partie de la base de la Séléka, qui poursuit les exactions. En mars 2013, la Séléka juge l’application des accords de Libreville par François Bozizé insuffisante, et reprend les armes. Le 23 mars 2013, la coalition entre dans la capitale, provoquant la fuite de François Bozizé, et perpétrant de nombreux pillages et exactions. Michel Djotodia se déclare Président de la République. Malgré la dissolution officielle de la Séléka en septembre 2013, ce dernier ne parvient pas à contrôler les éléments armés démobilisés dans le pays, qui continuent de commettre des exactions à large échelle. Triangle G H a subit de plein fouet la rébellion de la Séléka. Dans la Ouaka, l’équipe basée à Bambari est évacuée en décembre 2012, peu de temps avant l’arrivée des éléments armés. La mise en œuvre des projets Europe Aid sur les axes Bambari – Kouango et Bambari – Bakala est marquée d’un coup d’arrêt, avant d’être officiellement suspendue auprès de la Délégation de l’Union Européenne à Bangui le 10 janvier 2013. Bien que n’ayant pas été le théâtre d’exactions significativement violentes contre les civils, la ville de Bambari a subi des pillages à large échelle, ciblant les administrations, bâtiments, commerces, bureaux des ONG – dont la base de Triangle G H – et des Nations Unies . Les réseaux d’adduction d’eau – gérés par l’entreprise publique SODECA – et d’électricité ont également été détruits. Les villages des axes ciblés par les actions de Triangle G H ont connu des conditions similaires, d’autant plus que des commandements militaires de la Séléka se sont fixés sur les axes de janvier à août 2013 . Un cofinancement du CDC, commun à trois projets, qui devait également débuter en janvier 2013, a également été suspendu.
Ces événements ont entraîné un changement significatif du contexte d’intervention. Triangle G H a estimé que plus de la moitié de la population des axes ciblés a fui en brousse , ce qui a perturbé les activités agricoles, et entraîné une baisse de la production alimentaire et des revenus , d’autant plus que de nombreux ménages durent accueillir des populations déplacées provenant de Bambari. Par ailleurs, les éléments armés positionnés sur les axes ont périodiquement réquisitionné les stocks alimentaires des ménages . Cela a provoqué une détérioration durable de la sécurité alimentaire dans la zone, dont les conséquences dépassent la saison vivrière 2013 – 2014 . Face à un accroissement notable de leur vulnérabilité, de nombreux ménages déploient des stratégies négatives de survie : réduction du nombre de repas consommés et de la diversité des aliments, décapitalisation des avoirs productifs. Sur le plan sanitaire, un retour des mauvaises pratiques d’hygiène lié à la fuite en brousse de la population, ainsi qu’un manque d’accès aux points d’eau potable, a entraîné une recrudescence des maladies hydriques. Sur le plan de l’éducation, de nombreuses écoles ont été pillées et/ou occupées, et la dégradation de la situation économique des ménages a entraîné une cessation quasi-systématique du paiement des frais d’écolage des maître-parents, provoquant une démobilisation de ces derniers . Par ailleurs, de nombreuses réalisations matérielles et/ou institutionnelles des actions de Triangle G H, qui étaient en cours de mise en œuvre depuis fin 2010 – début 2011, ont été détruites ou remises en cause.

L’affirmation progressive des capacités de réponse à l’urgence de Triangle G H

A la fin de l’année 2013, la crise en RCA prend un nouveau tournant. Face à la poursuite des violences contre les civils, commises par les éléments ex-Séléka démobilisés, les groupes d’auto-défenses villageois se structurent et se constituent en milices anti-balaka . Les affrontements prennent une dimension « ethno-régionale et religieuse »  dans tout l’ouest du pays, touchant principalement les Préfectures de l’Ouham, de l’Ouham Pendé, du NanaMambéré, de l’Ombella M’Poko et de Bangui . Dans le nord du pays, la présence d’éleveurs Peulhs et la réactivation de groupes armés, tels que le Front Populaire pour le Redressement (FPR) de Baba-Laddé participent à l’escalade du conflit. À Bangui, la spirale des représailles entre communautés atteint son paroxysme le 5 décembre 2013, quand des milices anti-balaka et des anciens membres des FACA fidèles à François Bozizé organisent une offensive sur la capitale , ciblant les civils musulmans et les éléments ex-Séléka cantonné au camp Kassaï. En une journée, les affrontements provoquent la mort d’au moins 300 personnes selon la Croix Rouge. En décembre 2013, OCHA classe la crise centrafricaine au niveau L3, réservé aux urgences humanitaires les plus graves. En concordance avec l’ouverture des enveloppes budgétaires des bailleurs d’urgence, cette évolution va faire passer la RCA d’une crise oubliée à un théâtre humanitaire majeur. Par ailleurs, Le Conseil de sécurité vote au mois de décembre 2013 la résolution 2127 , autorisant le déploiement de la force française Sangaris – composée à termes de 2 000 hommes – et de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA) – composée de 6 000 hommes . Le niveau d’urgence culmine en janvier 2014, avec plus de 935 000 déplacés internes dont 512 000 à Bangui et 2,2 millions de personnes en besoin d’assistance humanitaire sur une population de 4,6 millions d’habitants . L’ampleur des besoins va par ailleurs se répercuter sur une hausse des fonds requis par le Strategic Response Plan (SRP) d’OCHA , ainsi que des fonds réellement débloqués par les bailleurs. La mise en place du dispositif humanitaire onusien en RCA, chapeauté par OCHA, et la hausse significative des financements humanitaires ont provoqué un pic dans le nombre d’ONG présentes. Rappelons qu’avant 2006, seules 2 ONG internationales étaient présentes dans le pays. En 2007, suite à la signature des accords de paix de Birao, on en compte une vingtaine, dont Triangle G H . L’activation du niveau L3 provoque une hausse fulgurante des implantations, puisqu’elles passent de 47 en décembre 2013, à 100 en juillet 2014 . Dans ce cadre, il est important de souligner la présence antérieure à la crise de Triangle G H pour éclairer son positionnement face au nouveau contexte d’intervention.

L’intégration urgence – développement : évolution du concept et enjeux actuels

L’articulation entre les interventions d’urgence et de développement a fait l’objet de nombreuses réflexions depuis les années 1980, parallèlement au développement du système humanitaire actuel. Ces réflexion s’incarnent autour de de différents concepts : on parle en France des thématiques URD – Urgence, Réhabilitation, Développement –, notamment développées par l’association éponyme . Dans le monde anglo-saxon, le concept LRRD – Linking Relief to Rehabilitation and Development –, a fait l’objet de l’attention des bailleurs de fonds aussi bien que des chercheurs. Nous nous attacherons ainsi à synthétiser l’évolution du débat, ses enjeux actuels et les modalités d’opérationnalisation du concept.

Le lien « URD » : d’une approche linéaire à la prise en charge globale des besoins

Le débat est né dans les années 1980, dans le sillage des crises alimentaires en Afrique subsaharienne. Dans sa première formulation, le concept est pensé de façon linéaire, et cherche à assurer un « continuum » entre les phases d’urgence, de réhabilitation et de développement . De cette façon, l’enjeu principal du débat est la gestion des stratégies de sortie, permetant la bonne articulation des différentes « phases » du développement. Cette réflexion se place dans un contexte où la distinction entre les ONG « urgentistes » et « développementalistes » était encore pertinente, et visait à créer une « passerelle » entre les acteurs de chacun de ces champs d’action, mûs par des logiques éthiques et professionnelles distinctes. Sur cette base, les interventions mises en œuvre par chacun de ces acteurs sont schématiquement différenciées en fonction d’une série de variables :
– Le cadre temporel de l’action : les actions rapides, influant sur le court terme et sur des symptômes, sont communément renvoyées dans le champ de l’urgence, tandis que les programmes pluri-annuels, agissant au niveau des structures, sont placés dans le domaine du « développement ».
– L’action sur l’individu ou sur le groupe : l’urgence vise des individus ayant besoin d’une assistance immédiate, tandis que l’action sur le long terme implique la prise en compte des structures sociales et donc une analyse plus poussée du contexte et des structures de pouvoir locales.
– Le degré d’intégration de l’action : schématiquement, l’action d’urgence se structure de façon sectorielle, notamment parce qu’elle se déploit aujourd’hui le plus souvent dans des contextes de « théâtres humanitaires » où la coordination de l’action passe par des clusters. Au contraire, l’action sur le long terme serait nécessairement plus intégrée, car prenant en compte un ensemble de facteurs.
– Le coût de la prise en charge : l’urgence, adressée à des populations en situation de détresse, propose souvent des services gratuits, tandis que les actions sur le long terme cherchent généralement à établir des systèmes plus durables de recouvrement des coûts.Dans ce cadre, la séparation et la spécialisation de chaque type d’acteur sont vues comme « préjudiciables à l’articulation de leurs actions […] et peuvent même avoir parfois des effets pervers pour gérer la sortie des crises » . Cette vision, plus conceptuelle qu’empirique, est à nuancer aujourd’hui, puisque les pratiques ne permettent plus totalement de classer une ONG comme « urgentiste » ou comme « développementaliste » en fonction de ces critères. Par ailleurs, cette grille d’analyse sous-tend l’idée que les urgentistes tendent à dépolitiser les contextes dans lesquels ils évoluent, ce qui est loin d’être systématiquement vérifiable dans les faits. Ensuite, l’approche linéaire urgence – développement découle du postulat implicite que les crises sont des ruptures anormales interrompant un processus de développement jugé naturel. Si cette idée peut être opérante dans certains contextes, et particulièrement lors de catastrophes naturelles, elle est beaucoup plus contestable dans le cas d’un conflit politique, puisque qu’elle dépolitise une dynamique qui peut elle-même se constituer en opposition à un processus de développement, ou encore revendiquer un processus de développement alternatif. Rapporté à la situation en RCA, le concept est en effet inopérant. D’une part, il ommet le fait que des situations dites d’urgence et dites « de développement » peuvent se superposer dans l’espace et se succéder dans le temps de façon non linéaire, comme le démontre la situation en Vakaga depuis les années 2000. D’autre part, des groupes armés centrafricains, tels que la Séléka, se sont posés en opposition à la trajectoire de développement – ou plutôt de non-développement et de marginalisation – incarnée par l’État central vis-à-vis de leur région d’origine. Un tel outil conceptuel, dans cette formulation, n’est donc pas applicable à la crise politico-militaire qui touche la RCA depuis 2012.

Opérationaliser l’approche holistique des besoins

L’opérationnalisation des pratiques pour tendre vers une approche globale de l’aide humanitaire se joue sur plusieurs plans : la diffusion du concept de résilience, le plaidoyer pour un décloisonnement des guichets de financement, une programmation plus flexible, une analyse plus profonde des besoins, etc. Irina Mosel et Simon Levine, tout en déclinant une série de critères permettant l’opérationalisation du concept, rappellent qu’un « bon programme LRRD […] est avant tout un bon programme » . Ainsi, ces propositions ne doivent pas être vues comme des modalités opérationnelles propres à l’articulation de l’action sur le court terme et le long terme dans des contextes complexes, mais plutôt comme des pistes de réflexion visant à l’amélioration de toute action humanitaire.

Le décloisonnement des bailleurs

« La contrainte financière est l’une des plus importantes qui soit opposée aux ONG dans l’intégration urgence / développement » . Malgré l’avancée de la réflexion dans ce domaine, les bailleurs de fonds restent largement dominés par l’approche « linéaire » du paradigme LRRD, tel qu’il fut formulé initialement. La communication du Conseil de l’UE de 2013 relative à la résilience , et applicable à la politique d’Europe Aid de 2013 sur la résilience dans les crises complexes marque une avancée timide (voir le point suivant). Cependant, ce document ne fait pas de lien explicite entre ce concept et celui de LRRD. Au contraire, le dernier document officiel paru au sujet de cette thématique reste marqué par l’idée que l’enjeu principal se limite à « relier » les phases d’aide et à éviter l’absence de financements dans les « zones grises ». Une réflexion plus globale sur la nature de l’assistance d’urgence et de l’assistance sur le long terme n’apparaît pas. Ce « retard » vis-à-vis de la réflexion se retrouve de manière plus gobale dans le décloisonnement des guichets de financements qui restent structurés par la dichotomie urgence – développement. Dans le cadre de cette réflexion, nous aborderons principalement deux « couples » de bailleurs qui participent aux interventions de Triangle G H en RCA : ECHO et Europe Aid au niveau européen, et le CDC et l’AFD au niveau français. Bien qu’elle se justifie par des modalités contractuelles différentes , cette séparation est un frein à la mise en commun des analyses et de la programmation entre chaque bailleurs, pourtant parfois amenés à travailler dans les même pays . L’idée n’est pas de fusionner ces institutions, ni de créer un troisième guichet LRRD, mais de faire que les bailleurs se coordonnent mutuellement afin de favoriser une prise en charge holistique des besoins, couvrant l’intégralité du spectre de l’aide.

Le concept de résilience, clé d’une approche holistique ?

« Initialement emprunté au champ de la physique » , le concept de résilience, apparu dans les années 2000, renvoie aux capacités des individus d’affronter les chocs exogènes liés aux crises ou aux désastres. Plus concrètement, la résilience désigne la capacité individuelle ou collective à anticiper des risques et à réagir à la réalisation d’un risque. Dans le domaine de la sécurité alimentaire, elle peut se traduire par exemple par la décision des agriculteurs touchés par un conflit de cultiver les champs proches de leurs habitations afin d’éviter une exposition trop forte à l’insécurité tout en assurant leurs récoltes. Néanmoins, le concept est ambigü, puisqu’il peut également désigner les stratégies négatives de survie– décapitalisation des avoirs productifs, réduction du nombre de repas, etc.
Travailler sur la résilience peut passer par un large panel d’applications pratiques pour les humanitaires. Cet angle d’attaque a d’ailleurs été vu comme une opportunité pour rallier les acteurs de l’urgence et du « développement » , puisqu’il permet d’une part aux « développeurs » de se concentrer sur les plus vulnérables dans un contexte de crise complexe, et d’autre part aux humanitaires d’envisager les moyens de subsistance des populations sur le long terme. La notion a l’avantage de permettre d’introduire du long terme dans le court terme, et vice versa.

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Table des matières
SIGLES ET ABRÉVIATIONS 
INTRODUCTION 
CHAPITRE I. TRIANGLE G H EN RCA : DE L’IMPLANTATION À LA MARGE À L’INSCRIPTION
DANS UN CONTEXTE D’URGENCE GÉNÉRALISÉE 
SECTION I : TRIANGLE G H EN VAKAGA : L’IMPLANTATION À LA MARGE
I ) LA VAKAGA : « LA PÉRIPHÉRIE DE LA PÉRIPHÉRIE »
II ) UN TERREAU DE RÉBELLIONS SUCCESSIVES
III ) UN POSITIONNEMENT ORIGINAL
SECTION II : DU DÉPLOIEMENT DANS LA OUAKA À LA MISE EN ŒUVRE DE PROGRAMMES D’URGENCE
« CLASSIQUES » DANS LE CONTEXTE DE LA CRISE POLITICO-MILITAIRE.
I ) L’AMBITION D’UNE APPROCHE INTÉGRÉE ET PLURI-ANNUELLE DANS LA OUAKA
II ) DE L’IRRUPTION DE LA CRISE POLITICO-MILITAIRE À L’APPARITION D’UN NOUVEAU CONTEXTE D’INTERVENTION
III ) L’AFFIRMATION PROGRESSIVE DES CAPACITÉS DE RÉPONSE À L’URGENCE DE TRIANGLE G H
CHAPITRE II. APPROCHE THÉORIQUE ET PRATIQUE DE L’INTÉGRATION URGENCE –
DÉVELOPPEMENT DANS LES INTERVENTIONS DE TRIANGLE G H EN RCA
SECTION I : L’INTÉGRATION URGENCE – DÉVELOPPEMENT : ÉVOLUTION DU CONCEPT ET ENJEUX ACTUELS
I ) LE LIEN « URD » : D’UNE APPROCHE LINÉAIRE À LA PRISE EN CHARGE GLOBALE DES BESOINS
II ) OPÉRATIONALISER L’APPROCHE HOLISTIQUE DES BESOINS
SECTION II : L’INTÉGRATION URGENCE – DÉVELOPPEMENT PAR TRIANGLE G H EN RCA : STRATÉGIE, ATOUTS ET LIMITES.
I ) LES STRATÉGIES D’ADAPTATION DE TRIANGLE G H FACE AU PASSAGE D’UNE CRISE COMPLEXE À UNE URGENCE MAJEURE
II ) DE L’ORGANISATION À LA MARGE À L’OPÉRATEUR D’URGENCE RECONNU : COMMENT RÉGULER LA TENSION ?
CONCLUSION 
BIBLIOGRAPHIE 
ANNEXES 
ANNEXE 1 – CARTE DE RÉFÉRENCE DE LA RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
ANNEXE 2 – CARTE DES VILLAGES CIBLÉS PAR TRIANGLE G H SUR LES AXES BAMBARI – KOUANGO ET BAMBARI – BAKALA
ANNEXE 3 – PROFIL HUMANITAIRE DE LA PRÉFECTURE DE LA OUAKA (7 AOÛT 2014)

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