Activation de la compassion et de la joie sociale

Tout a commencé par une vidéo. Au cours d’un atelier de formation à la thérapie fondée sur la compassion, Paul Gilbert, le créateur et fondateur de cette approche a projeté la vidéo d’une expérience célèbre appelée « the visual cliff » de Joseph Campos (Emde & Campos, 1985). J’ai visionné cette vidéo plusieurs fois et observé qu’un enfant est placé au bord d’un dénivelé, une « falaise visuelle », qui semble pouvoir entrainer sa chute alors qu’il est en réalité recouvert de plexiglass invisible. L’enfant hésite à franchir l’obstacle pour aller chercher un jouet attrayant. Sa mère est de l’autre côté. Si elle fait une mimique de peur, l’enfant va regarder le dénivelé et rester en retrait. Par contre, si sa mère fait un visage souriant, il va regarder fixement sa mère et traverser, sans baisser le regard vers le danger. Paul Gilbert s’appuie sur cette recherche pour illustrer le rôle d’une relation encourageante dans la thérapie. Ce qui a arrêté mon attention c’est le fait que l’enfant ne regarde plus le dénivelé lorsque sa mère sourit. Il la regarde fixement. D’une manière générale la science a largement documenté que l’anxiété nous amène à orienter notre attention vers le danger ce qui nous permet de traiter les risques comme une priorité. Mais ce biais d’attention nous amène également à être figé dans l’exploration du contexte car nous perdons une vision plus globale de la situation. De nombreuses approches en thérapie cherchent à aider les personnes stressées à ouvrir leur champ de vision. J’ai souvent remarqué que les patients que j’accompagne utilisent la relation pour aller vers des situations déclenchant pour eux une peur. J’ai donc décidé d’explorer davantage ce processus attentionnel en posant cette question : la thérapie fondée sur la compassion a-t-elle comme mécanisme actif l’ouverture attentionnelle par l’activation d’un contexte relationnel positif ? L’introduction théorique va permettre de retracer le rationnel de la première recherche qui a été menée en laboratoire. La seconde recherche a été une extension à un niveau plus macro des hypothèses par le bais de la création d’un programme réalisé à distance. Cette introduction part de la définition de la souffrance qui permet de mieux saisir les enjeux de la compassion et de sa définition. La thérapie fondée sur la compassion et l’imagerie focalisée compassion sont ensuite présentés pour clarifier les dimensions processuelles. Finalement l’enjeu du contexte relationnel positif sera questionné au travers de différents modèles et des recherches existantes sur les processus attentionnels afin de tenter de clarifier la problématique. Les recherches sont ensuite présentées ainsi que les résultats obtenus et les conclusions auxquelles ces recherches ont mené.

Définir la souffrance

Qu’est-ce que la souffrance ? Pourquoi souffrons-nous ? Et pourquoi est-il difficile d’approcher et de soulager la souffrance des êtres sensibles ? Cette question est centrale et va influencer en profondeur toute démarche de soin. Nous allons tenter d’y répondre dans cette première partie en explorant ce qu’est la souffrance mais également les différentes façons d’entrer en relation avec la souffrance. Il est difficile de trouver un consensus pour définir et différencier douleur et souffrance qui prennent des significations spécifiques selon le point de vue et le champ de recherche. Il n’est pas possible de trouver une définition complète et satisfaisante dans la psychologie classique, ou dans les ouvrages de référence pour répondre à cette question. Le Larousse renvoie à la définition de douleur physique ou morale. Mais la douleur est-elle réellement synonyme de souffrance ? Ne peut-on avoir mal sans souffrir, ou souffrir sans douleur ? La tristesse, par exemple, qui est souvent expérimentée comme une souffrance, est-elle toujours une douleur ? Un sportif a, à l’inverse, parfois de « bonnes » douleurs, qu’il associe à une activité physique efficace. Sensky (2010) souligne que nous pouvons ressentir de la douleur dans une partie particulière du corps, mais la souffrance concerne la personne tout entière. Il souligne son propos par une subtilité du langage. Nous disons : “J’ai une jambe cassée”, mais pas “ma jambe cassée souffre” et nous allons dire : “je souffre”. La souffrance est un état mental. Une caractéristique clé de la souffrance est qu’elle est une propriété de la personne tout entière – la souffrance n’est pas un phénomène qui peut être réduit à une partie de la personne. Il s’agit d’une distinction clé entre la souffrance et la douleur.

Différencier la douleur de la souffrance

On retrouve cette distinction dans la psychologie bouddhiste, une approche scientifique qui a vu un essor particulier ces dernières années. La psychologie bouddhiste, vise à tester scientifiquement les préceptes bouddhistes. Robert Wright (2017) dans « Why bouddhisme is true » en fait une excellente synthèse scientifique et philosophique. Les approches de “Mindfulness Based Stress Reduction” (MBSR) et de “Mindfulness-Based Cognitive Therapy” sont nées d’une interaction fonctionnelle entre la psychologie bouddhiste et des approches cognitives et comportementales (pour une synthèse, voir “Bouddhist psychology and cognitive behavioral therapy : a clinician guide” de Tirch, Silberstein & Kolts 2016). La psychologie bouddhiste différentie deux aspects de la souffrance : la douleur physique et la douleur psychologique. La souffrance, également appelée Dukkha, va au-delà de la douleur physique (Gilbert, Basran, MacArthur & Kirby, 2019), nous rappellent, dans une recherche qui explore les différentes réactions humaines face à la souffrance, que certains chercheurs utilisent les termes douleur et souffrance de manière interchangeable pour décrire Dukkha, ce qui entraine une confusion. De plus la souffrance est plus difficilement quantifiable que la douleur. Gilbert et Choden (2013) se réfèrent au Sutra (ou aphorisme) des deux flèches. La première flèche crée de la douleur ; la deuxième flèche est la souffrance qui découle de nos réactions à la première flèche. C’est sur cette deuxième flèche que nous avons une possibilité d’action consciente. Gilbert et Choden (2013) ont suggéré une troisième flèche, lorsque nous avons honte de nos réactions à la douleur ou de notre souffrance et que nous nous battons ou essayons de supprimer cette souffrance.

Dukkha ne se rapporte donc pas à la douleur elle-même mais à nos réactions, à nos croyances, à nos peurs et à notre rage de ressentir de la douleur. Kabat-Zinn (1982) a été pionnier dans l’utilisation de la pleine conscience pour la douleur chronique non soulagée par la médecine. Cette approche a permis de travailler les réactions émotionnelles liées à la douleur (la deuxième flèche) plutôt qu’à la douleur elle même (la première flèche).

Abord clinique de la souffrance

David Roland (2020), a exploré la question de la souffrance d’un point de vue clinique. Pour lui : « Nous avons des récepteurs à la douleur qui permettent à notre corps de nous indiquer lorsque nous sommes blessés. Lorsque l’on se sent émotionnellement heurté, notre cerveau nous indique que nous devons prendre soin de nous ou demander de l’aide. Le deuil, la solitude ou le rejet social sont douloureux. Cela fait partie de notre construction. La souffrance est un ajout à la douleur. C’est un inconfort avec ce qui est. C’est quand nous voulons que les choses soient différentes de ce qu’elles sont. Lorsque nous traversons de grandes souffrances, c’est que nos croyances profondes sont remises en question par la douleur que nous traversons » (citation extraite d’une présentation filmée de son livre). Cassell (2004), décrit la souffrance comme un état de détresse grave associé à des événements qui menacent l’intégrité de la personne et déclare que la souffrance survient lorsqu’une destruction imminente de la personne est perçue ; elle se poursuit jusqu’à ce que la menace de désintégration soit passée ou jusqu’à ce que l’intégrité de la personne puisse être restaurée d’une autre manière. Pour Roland (2020), la lutte pour préserver une cohérence dans les croyances construites à partir du vécu est au cœur de la souffrance. C’est également une notion centrale dans le travail de Frankl (1984) qui au travers de son expérience personnelle et de la logothérapie, nous rappelle que la souffrance cesse lorsqu’elle prend un sens.

Mesurer la souffrance

Büchi, Sensky, Sharpe & Timberlake (1998) ont développé une méthode visuelle de quantification de la souffrance appelée représentation picturale de la maladie en automesure (PRISM). Cette mesure de la souffrance a montré, dans cette recherche, chez les personnes atteintes d’arthrite, des corrélations beaucoup plus fortes avec les facteurs susceptibles d’influencer une construction personnelle (comme la douleur, la dépression et le sentiment de cohérence) qu’avec les caractérisiques obejctives de la maladie. Les patients qui déclaraient avoir pu comprendre l’expérience de la maladie présentaient des niveaux de souffrance inférieurs à ceux qui n’avaient pas pu donner un sens à l’expérience de la maladie.

Conclusions

Nous allons explorer dans les prochains chapitres, les différentes façons d’entrer en relation avec la douleur et la souffrance. En effet la relation à la souffrance est un processus central qu’on peut à l’instar de Choden et Gilbert appeler la troisième flèche. Nous nous appuierons sur leur définition dans la suite de cette thèse. Pour Rick Hanson (2020), si nous refusons la souffrance, nous allons entrer en conflit avec nousmême. La souffrance est « une part de soi aux prises avec une part de soi; par opposition au sentiment d’être un tout, c’est dans le conflit interne, où l’on tente de supprimer, de détruire une part de nousmême que réside la souffrance » (extrait enregistré par moi-même d’un atelier clinique basé sur le livre). Cette relation conflictuelle s’observe sous la forme de l’autocritique que nous présenterons au prochain chapitre. Nous définirons ensuite la compassion comme une entrée en relation authentique à la souffrance. Nous expliquerons de façon synthétique les thérapies fondées sur la compassion. Puis nous développerons un questionnement sur le rôle des émotions positives liées à la connexion comme processus de résilience dans la compassion pour finalement construire notre problématique de thèse.

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Table des matières

Introduction
Résumé : Activer la compassion et la joie sociale dans la thérapie
Abstract: Activating compassion and social joy in therapy
1. Introduction
1.1. Définir la souffrance
1.1.1. Introduction
1.1.2. Différencier la douleur de la souffrance
1.1.3. Abord clinique de la souffrance
1.1.4. Mesurer la souffrance
1.1.5. Conclusions
Synthèse
1.2. La compassion, entrer en relation avec la souffrance
1.2.1. Définition
1.2.2. L’auto-compassion
1.2.3. Les principales interventions basées sur la compassion
Synthèse
1.3. La thérapie fondée sur la compassion
1.3.1. Présentation
1.3.2. Les trois systèmes de régulation des affects (modèle des trois cercles)
1.3.3. Le système d’apaisement et de connexion
1.3.4. Le système de menace/protection
1.3.5. Le système d’accomplissement
1.3.6. Les chevauchements
1.3.7. Les boucles de renforcement
1.3.8. La différence entre l’approche cognitive classique et la thérapie fondée sur la compassion
Synthèse
1.4. L’autocritique
1.4.1. Introduction
1.4.2. Les schémas de Beck
1.4.3. L’autocritique selon Shahar
1.4.4. Une approche évolutionniste et cognitive de l’autocritique
1.4.5. Liens entre auto-compassion et autocritique
1.4.6. Effet de la thérapie fondée sur la compassion sur l’autocritique
1.4.7. Conclusion
Synthèse
1.5. Imagerie Focalisée sur la Compassion
1.5.1. Définition
1.5.2. Effets positifs de l’imagerie focalisée compassion
1.5.3. Imagerie Focalisée sur la Compassion et autocritique
1.5.4. Modification du protocole d’Imagerie Focalisée sur la Compassion
1.5.5. La joie sociale
1.5.6. La joie facilite la compassion
1.5.7. Liens entre circuits motivationnels et émotions positives
Synthèse
1.6. Le rôle de la relation dans la compassion
1.6.2. Apport de la théorie de l’attachement
1.6.3. Apport de la théorie du niveau de base social
1.6.4. Apport du modèle d’ouverture et de construction
1.6.5. Apport de la thérapie des schémas émotionnels
1.6.6. La Compassion Focused Acceptance and Commitment Therapy (CFACT)
1.6.7. Apport de la thérapie de régulation émotionnelle
1.6.8. Apport d’une perspective yogique et des modèles thérapeutiques incarnés
1.6.9. Conclusion
Synthèse
1.7. Compassion et processus attentionnels
1.7.1. Connexion et traitement des visages
1.7.2. Les biais d’attention
1.7.3. Biais d’attention et autocritique
1.7.4. Emotions positives et attention
1.7.5. Conclusion
Synthèse
1.8. Problématique
1.8.1. Résumé
1.8.2. Validation du questionnaire Forms of Self-Criticizing/Attacking and Self-Reassuring Scale (FSCRS)
1.8.3. Hypothèses émotionnelles
1.8.4. Hypothèses attentionnelles
1.8.5. Programme d’entrainement à la compassion
1.8.6. Conclusion
Article 1. Validation du questionnaire: French versions of the Forms of Self-Criticizing/Attacking and Self-Reassuring Scale (FSCRS)
2.1. Introduction
2.2. Méthodologie
2.2.1. Procédure
2.2.2. Participants
2.2.3. Mesures
2.2.4. Analyses statistiques.
2.3. Résultats
2.3.1. Structure interne
2.3.2. Consistance interne
2.3.3. Validité convergente
2.4. Discussion et conclusion
Article 2. Activation de la compassion et de la joie sociale et analyse du processus émotionnel et attentionnel
3.1. Introduction
3.2. Méthode
3.2.1. Participants
3.2.2. Mesures
3.3. Résultats
3.3.1. Analyse de données
3.3.2. Résultat de la dot probe task (tâche de détection de sonde)
3.3.3. Effet du type d’imagerie et de l’interaction avec l’autocritique
3.3.4. Effet du type de visage émotionnel et interaction avec l’autocritique
3.3.5. Contrôle de l’analyse de la dépression et de l’anxiété sociale
3.3.6. Effet du type d’imagerie sur les émotions
3.3.7. Contrôle d’analyse de l’autocritique, de l’auto-compassion, de la dépression et de l’anxiété sociale
3.4. Discussion et conclusion
Article 3. Validation d’un programme d’entrainement à la compassion
4.1. Introduction
4.2. Méthodologie
4.2.1. Participants
4.2.2. Procédure
4.2.3. Échelles
4.2.4. Analyse de données
4.3. Résultats
4.3.1. Hypothèse 1: Effet de l’intervention
4.3.2. Hypothèse 2 : Maintien de l’effet après un mois
4.4. Discussion et conclusion
Conclusion

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